Connaître Vladimir Ghika — III
Une spiritualité de la réalité et du don total
L’originalité de sa vie spirituelle réside dans la quête constante de ce que Dieu préfère — et non seulement de ce qu’Il commande.
La spiritualité de Vladimir Ghika (1873-1954), prince roumain devenu prêtre et martyr, ne repose pas sur des théories abstraites, mais sur une rencontre bouleversante avec ce qu’il nomme la Réalité de Dieu.
La Réalité de Dieu
Pour lui, Dieu n’est pas un idéal lointain, mais l’être le plus présent et le plus intense, au point que « ce qui est difficile, ce n’est pas de trouver Dieu, c’est de le lâcher, car il est partout ».
Le renversement est complet. La difficulté spirituelle ordinaire — chercher un Dieu absent — est remplacée par une difficulté inverse : soutenir une présence qui ne laisse aucun espace neutre. Rien n’est profane, et donc rien n’est sans conséquence.
La théologie des besoins et la liturgie du prochain
Au cœur de son action se trouve une vision révolutionnaire du service : la théologie des besoins. Mgr Ghika considérait que toute rencontre fortuite mettant un besoin sur notre route était une « visite de Dieu ». Cette approche transforme le service social en une véritable liturgie du prochain.
Pour lui, le bienfaiteur voit le Christ souffrant dans le pauvre, tandis que le pauvre voit le Christ secourable dans le bienfaiteur. Aucun des deux n’est réduit à son rôle. Il exhortait ainsi ses disciples à une disponibilité universelle : « Va chercher celui qui n’osait t’attendre. Donne à celui qui ne te demande pas. Aime qui te repousse. »
Ces trois impératifs visent trois refus ordinaires : nous attendons qu’on nous sollicite, nous donnons à qui demande, nous aimons qui nous accueille. Chacun est ici retourné.
Rechercher les « préférences de Dieu »
L’originalité de sa vie spirituelle réside dans la quête constante de ce que Dieu préfère, et non seulement de ce qu’Il commande. Cette liberté intérieure l’a conduit à fonder l’Œuvre de Saint-Jean, une forme de vie consacrée sans règle rigide ni appareil administratif lourd, afin de rester un « outil de bonheur » totalement disponible aux imprévus de la charité.
Comme il le disait, cette forme de vie faisait de ses membres une « feuille dans le vent » de l’Esprit-Saint. L’image dit assez qu’on ne peut pas à la fois vouloir être emporté et rester lesté.
L’Eucharistie et Marie : source et modèle
Mgr Ghika a embrassé le sacerdoce par conviction de l’efficacité de la messe, sacrement de la Rédemption. Il voyait dans l’Eucharistie l’« Incarnation perpétuée ».
Pour lui, le lien entre Marie et l’Hostie était indissociable : c’est Marie qui a fourni le corps et le sang que le fidèle reçoit à l’autel. Il comparait le rôle de la Vierge à un « rosaire humain » où elle égrène pour chaque âme ses joies et ses épreuves jusqu’à la mort.
La souffrance comme « ombre de l’amour »
Le martyre de Vladimir Ghika dans les prisons communistes roumaines est l’aboutissement logique de sa spiritualité du sacrifice. Il enseignait que « la puissance de souffrir est en nous la même que la puissance d’aimer ».
En prison, malgré les tortures et les humiliations, il est resté un « messager de la lumière », transmuant l’angoisse de ses compagnons de cellule en joie par sa simple présence et ses récits.
Sa mort en 1954, dépouillé de tout, a accompli son désir d’être un « témoin de vérité » ne laissant voir que ce qui vient de Dieu.
La puissance de souffrir est en nous la même que la puissance d’aimer.
Nous rejoindre
Une spiritualité qui demande des mains.
La théologie des besoins n’est pas une doctrine à contempler : elle se vérifie le jour où l’on répond à un besoin qui n’était pas prévu au programme.